| Le
cinéma d'Artavazd Pelechian,
ou la Geste des fugues immémoriales
Par Pierre Arbus, Professeur agrégé
ESAV, UTM France

III. La Geste prophétique
1. Une geste pluri-tonale Pelechian se tient à distance de toute tentation discursive, qu'il s'agisse de discours explicite, porté par une voix off, ou par une organisation didactique des fragments, ou d'une forme de discours élaboré peu à peu par le symbolique et tendu vers la parabole. Il y a dans la chanson de geste un langage du corps, des représentations du corps, et jusqu'à la parole elle-même, tenue semblablement pour une manifestation du corps. La Geste se fait ici prophétique, elle raconte, non pas une histoire réalisée, épuisée, interrompue, mais un monde en devenir, un macrocosme ou toute figure procède d'une incarnation spectaculaire de l'expérience sensible, confrontée à de subtiles influences (les forces contraires, l'inertie des foules, formes d'hyperboles courantes dans la Chanson de Geste).
Elle dévoile ce mélange faiblement contradictoire d'épique et de lyrisme, où des héros sont vus, emportés par des mouvements qui les dépassent, par des flux qui les maintiennent, vivants, aimants, mais insignifiants s'ils en sont dissociés. Le chant, c'est celui de cet écoulement informe, cette liquéfaction de toutes les certitudes, de toute l'univocité qui s'empare des images l'instant de la collecte passé. Il est encore à vivre, cet apprentissage du flux qui assène le doute, la fragilité et le renouvellement des actes immémoriaux (le fauchage devient figure rythmique dans Les Saisons, le déplacement des troupeaux dans Les Habitants, procède d'une inquiétante apocalypse.).
Il est à vivre sans morale, car à aucun moment le cinéaste ne semble vouloir faire la preuve d'un engagement moral relativement à son travail : ce ne sont que des corps, ce sont au moins des corps que le flux filmique veut inscrire dans l'Histoire. La Geste n'est pas une chorégraphie, elle ne s'origine pas dans la manière ou dans l'épure. Mais comme une chorégraphie, elle dispose aussi d'un lieu où se dire : c'est le lieu de l'écoulement des figures qui, à force de fluidité, confine paradoxalement à l'immobilité, où se confond précisément le corps qui se raconte.
Toutes les tonalités sont alors possibles, elles restent à ce titre en l'état de potentiel poétique dont la trame nourrit le flux sans pour autant le contrarier, étant à la rivière, comme les affluents. Pour cela, ni le drame, ni la tragédie ne sauraient être exclus. Sensibles, mais illisibles, c'est-à-dire, sans forme avérée. C'est alors une Geste pluri-tonale qui se dit, dans le recours à la mise à distance de tout discours, et au refus de tout déterminisme historique.
Pierre Arbus
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