|
Le
cinéma d'Artavazd Pelechian,
ou la Geste des fugues immémoriales
Par Pierre Arbus, Professeur agrégé
ESAV, UTM France

II. Les Impasses du théorème :
3. Une poïétique de l’Histoire Mais il est aussi un cinéma où l'ouvre se construit et, dans le même temps, fait ouvre de cette construction, un peu à la manière de l'Histoire qui ne se raconte pas mais s'élabore elle-même dans le flux de son propre récit. Ainsi, une Histoire est à l'ouvre dans le cinéma de Pelechian : l'histoire du monde, des migrations, l'histoire du siècle, l'histoire de l'Arménie. Mais une histoire au déterminisme précisément brisé par la représentation de ses composantes : il s'agit de dénier tous les a priori, toutes les formes de signification préexistante, de connotations lexicalisées de l'image d'archive. L'image n'a pas de sens définitif, de vocation innée au tragique ou, plus simplement, à l'univocité.
Sans doute l'ouvre de Pelechian élabore-t-elle un principe de circularité par le recours à la répétition, à la correspondance, au leitmotiv, mais c'est une circularité en spirale, voire, en cercles concentriques qui se déploient précisément dans une volonté de négation pure et simple de toute forme de clôture. Il convient de réintégrer ce principe de la répétition dans le flux crée par lui, afin de ne pas être tenté de conclure à une impasse, conditionnée par un maniérisme ou systématisme de l'effet, mis à jour par l'analyse : " le génie poétique du cinéaste est d'exiger de la structure même de la composition filmique qu'elle soit documentaire au-delà d'une image qui ne cesserait de clamer son innocence vis-à-vis du réel " [Dominique Païni, Art Press, p. 52].
Assurément, comme le suggère un certain nombre de commentateurs, la posture de Pelechian a-t-elle à voir avec celle du musicien. Mais si l'analogie de l'ouvre avec l'ouvre musicale est avérée, c'est la partition d'un quatuor qui semble s'écrire ainsi, une fugue pour instruments à cordes où s'immiscent les principes, là aussi fondateurs, de la métamorphose et de la dynamique processionnaire : sujet, contre-sujet, développement, inversions et répétitions des motifs, variations, techniques instrumentales (glissandi des Saisons, ruptures au noir, le vibrato, quasi incessant.), nuances (crescendi et decrescendi, ritinuendi, etc. etc.). Restons prudent, il ne s'agit que de constater quelques analogies qui ne forment pas, à elles seules, argumentation. Pour autant, comme dans le quatuor, tous les fragments d'un film de Pelechian s'enchaînent, se superposent, se développent, portant en eux-mêmes toutes leurs causes et tous leurs effets. Ils témoignent ainsi de la grande force du quatuor : manifester l'autonomie du fragment dans une globalité qui sait, au mieux, fabriquer l'illusion d'une stature instrumentale inattendue, d'une ampleur sonore qui dépasse très largement la seule conjonction de quatre instruments.
Pierre Arbus
Les droits exclusifs de tous les films sur tout
support pour le monde entier appartiennent à
leur auteur. Pour toute exploitation, contactez (en
russe) directement l'auteur via administration@cadrage.net
|