Le cinéma d'Artavazd Pelechian,
ou la Geste des fugues immémoriales

Par Pierre Arbus, Professeur agrégé ESAV, UTM France



II. Les Impasses du théorème :
2. Une écriture de la métamorphose

Précisément, c'est dans le devenir, dans la métamorphose continue des formes et des figures qui composent l'ouvre, que s'invente la singularité d'une démarche de réalisation. Malgré la préexistence de certains fragments, ou leur remodelage dans le sens précis de la préexistence (le " faire image d'archive "), aucune forme ou figure n'apparaît dans l'ouvre comme chose figée, définitive. Il n'y a guère, chez Pélechian, de déterminisme ou de tragique de l'objet ou du corps vivant : montagnes, nuées, groupes humains, n'apparaissent que dans la dimension changeante, peu enracinée, presque en apesanteur, qui contribue à les définir : même des plans sur des paysages rocheux infirme la pétrification par des mouvements ostentatoires de changements de focales. Le macrocosme du cinéaste n'a pas l'apparence immuable, l'intensité tragique des mondes religieux. Ici, rien de sûr, rien de définitif : le nomadisme et l'errance manifestent l'appartenance au détriment de l'enracinement. Il en découle, au-delà d'une certaine violence dans la construction de cette ouvre, toujours en mouvement, une très grande douceur dans le déroulement des destins ; un peu comme cet homme, dans la rivière, soulagé par le flot, et circulant, dans une métamorphose infinie, comme en apesanteur, vers une libération des ancrages du corps à la terre, qui de surcroît n'est peut-être elle-même qu'un continent à la dérive. On est loin de la vision désespérée de Jean-François Pigoullié [Cahiers du Cinéma, n°454, p. 34], d'un homme " pris [.] littéralement dans les plis de la matière ".

Toute brume, nuages et fumées sont alors l'expression de la métamorphose, la négation de l'écran, la pluridimensionnallité, l'immatérialité de l'image qui, désormais, ne s'y arrête plus, échappant de la sorte au déterminisme, au symbolisme lexicalisé de l'icône. Non ! Pelechian n'est pas un cinéaste d'Icônes, comme le prétendrait le titre d'un article de Dominique Païni [Art Press, n° 165, p. 52]. Il est au contraire celui qui dématérialise les supports de l'icône, l'écran qui masque la métamorphose, les mouvements des figures, il est celui qui s'empare des mysticismes et des tragiques de toutes sortes, et les transpose, et les élève au rang des mythes d'un humanisme sacré qui transcende le religieux. Des brumes et fumées naissent les changements (le motocycliste de Nous, disparaît dans les gaz d'échappement du véhicule qui le précède, des changements de plans se produisent dans des halos de poussière.), et ce cinéma là, ce n'est plus un cinéma pour l'écran, c'est un cinéma de la performance (dans la belle acception plastique du terme), un cinéma des nuées.

Pierre Arbus

Les droits exclusifs de tous les films sur tout support pour le monde entier appartiennent à leur auteur. Pour toute exploitation, contactez (en russe) directement l'auteur via administration@cadrage.net

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
© cadrage.net/arkhom'e 2005