| Le
cinéma d'Artavazd Pelechian,
ou la Geste des fugues immémoriales
Par Pierre Arbus, Professeur agrégé
ESAV, UTM France

I. Les figures autonomes du macrocosme Pelechian
3. Pulsation et forces contraires La pulsation est de l'ordre du vivant, de l'organique, bien plutôt que le témoignage d'un parti pris esthétique soucieux de l'équilibre. Dans tous les films de Pelechian, est sensible la pulsation. Elle bat, à des tempi différents, tantôt rapides ou tantôt lents, tantôt brisés, quelquefois suspendus. Comme un principe structurel et parfois peu sensible, mais bien là pourtant, pour inviter au dépassement de la représentation : c'est par exemple la réitération métrique du fragment où l'on voit le visage d'une petite fille, au début et au milieu de Nous ; c'est encore le son d'un cour qui bat, des explosions qui se répètent, ou bien encore, tout naturellement, la pulsation de la musique, des percussions.
Mouvement et vivant ne sont pas dissociables : les meules ne dévalent pas seules, sans l'impulsion qui les précède, et les retient, les flots s'écoulent sur le contrepoint du vivant qui fait sensible la pulsation ; et de fait, une formidable harmonie, de nature contrapuntique, comme l'est aussi la fugue, en jaillit : on peut évoquer à ce propos la très belle et très abstraite marche des corps humains dans Les Habitants, où le contraste absolu du noir et du blanc dessine toute l'ambiguïté en même temps que ce " on ne sait quoi " de vraisemblablement organique, jusqu'à la nausée.
C'est dans l'expérimentation incessante des forces contraires que se manifeste la pulsation. On vient de le voir avec le contraste du noir et du blanc, on pourrait le confirmer dans les confrontations sans lutte entre l'homme et les éléments (eau, attraction terrestre, inertie) : de l'inertie inquiétante des fuites d'animaux à l'envol léger et libérateur des oiseaux, dans Les Habitants, de la chute sans fin, quasi enivrante, des bergers dans Les Saisons, de leur voyage symbolique, au sommet d'une vague, dans la douceur aérienne de l'écume qui les transporte ; nul conflit, nulle fusion servile, mais un accord, un accompagnement qui n'est pas sans violence ; les forces contraires ne se manifestent jamais en tension / résolution, mais comme sublimation esthétique, sous forme de figures, d'inventions poétiques qui trahissent (on y reviendra) une tentation au paganisme comme brèche salvatrice.
A ce titre, on ne saurait voir, avec Jean-François Pigoullié, (Cahiers du Cinéma, Avril 92, p. 34), une tonalité tragique dans cette " image d'un homme tenant un mouton " et " pris dans les roulis d'un torrent ", " au bord de la noyade " ; ni suspens, ni tragique, Pelechian n'est ni Hitchcock, ni Scorsese : qu'est-ce que le tragique pour un Arménien Soviétique ? Loin d'une vision de reporter d'image ou de journaliste, c'est quelque chose de beau, d'un peu paradoxal. Comme la mort des alpinistes !
Pierre Arbus
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