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Le cinéma
d’Artavazd Pelechian, ou la Geste des fugues immémoriales I. Les figures autonomes du macrocosme Pelechian 1. De la procession à la fugue La procession est une des figures les plus immédiatement perceptible dans l'œuvre, ou dans une partie de l'œuvre de Pelechian. Elle est une saisie des commencements, une dynamique primordiale à partir de laquelle s'élabore la structure du film. Une procession, c'est un peu comme le support argentique, c'est un défilement régulier, selon un sens déterminée, c'est une rumeur inchangée, la sensation d'une gravité qui s'empare du quotidien, qui occupe l'espace, qui dit et redit une présence pacifique, une confiance ou une culpabilité ; mais dans tous les cas, c'est une affirmation communautaire, même dans la circonstance d'une marche au supplice. Ce sont les animaux en fuite, dans Les Habitants, ce sont les compatriotes dans Nous, saisis dans leur quotidien tranquille, quelquefois cocasse, où dans le flux massif de la déportation. Ce sont encore les défilés glorieux de Notre Siècle, ou la transhumance des Saisons. Bien sûr, la procession témoigne d'une ferveur religieuse, mais du religieux ici, elle ne possède que le rite, le principe d'un mouvement aux geste répétés, traditionnels et enracinés qui, en un sens, se substitue à l'action, singulière, définitive, brutale et militante qui caractérise le cinéma occidental. La procession est un mode sublimé de l'errance, une forme ritualisée dans l'ordonnance collective du nomadisme. Elle unit, sous le principe d'une solidarité non préméditée, des êtres soucieux de ne pas s'approprier le monde, par des gest es définitifs (le coup de feu comme signe de l'action dans le cinéma hollywoodien fondateur : westerns et films noirs…), mais d'en adopter le flux, de retrouver ou d'éprouver à nouveau le lien fondateur entre l'espace, à parcourir, et le temps nécessaire à ce parcours. La procession est à ce titre une lecture du monde, elle est le temps à prendre pour découvrir et interpréter les signes, pour déchiffrer le Texte (de l'Histoire, des mythes, des traditions, des mœurs…). Nulle dissociation possible entre les corps et les milieux ; au contraire de l'action où se manifeste, tantôt la suprématie des corps sur les milieux, tantôt l'inverse, avec une prédominance de la résolution dans le conflit. Dans le cinéma de Pelechian, on pense différemment : c'est une histoire que nous propose le cinéaste, l'histoire d'un peuple qui, peut-être nomade, comme grand nombre de peuples du Caucase, occupe l'espace, dans toutes ses dimensions, occupe le temps, mais ne les possèdent pas ! Est-il d'ailleurs bien raisonnable de posséder un territoire ? Ni la Russie, ni l'Empire Ottoman ne s'y trompent : si peu de revendication ne peut que constituer un blanc seing aux invasions, à la colonisation, à l'appropriation des territoires ; souvenons-nous : c'est l'argument de tous les colonialismes. De cette relation contemplative aux espaces naît alors une menace, celle de l'agression, par ceux qui vous reproche la friche, le chaos, les réticences au progrès. La procession, alors, s'accélère. Et sans cesser d'être un flux, se transforme en cette chose rare, qui ressemble à la fuite, mais à laquelle, l'aspiration à un renouveau confère toute sa préciosité et sa densité dans l'élaboration d'une culture et dans l'émancipation permanente ; cette chose, nous l'appellerons la Fugue : la transhumance mène à l'ordre nouveau, celui des pâturages et des beaux jours ; et les fugues de Nous se résolvent, momentanément, dans le rapprochement des corps (les embrassades), la découverte d'une intimité sublime qui relève d'une puissante ode au vivant. La fugue musicale y est évidemment lisible en filigrane : ces mouvements vers l'avant, faits d'accélérations, d'inversions, de superpositions de voix multiples, dont nous reparlerons, ne manquent pas de projeter l'œuvre entière vers l'idéal d'une résolution, toujours provisoire, souvent inachevée. Pierre Arbus |