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Le cinéma
d'Artavazd Pelechian,
ou la Geste des fugues immémoriales
Par Pierre Arbus, Professeur agrégé
ESAV, UTM France
I. Les figures autonomes du macrocosme
Pelechian
1. De la procession à la fugue
La procession est une des figures
les plus immédiatement perceptible dans l'oeuvre,
ou dans une partie de l'oeuvre de Pelechian. Elle
est une saisie des commencements, une dynamique primordiale
à partir de laquelle s'élabore la structure
du film. Une procession, c'est un peu comme le support
argentique, c'est un défilement régulier,
selon un sens déterminée, c'est une
rumeur inchangée, la sensation d'une gravité
qui s'empare du quotidien, qui occupe l'espace, qui
dit et redit une présence pacifique, une confiance
ou une culpabilité ; mais dans tous les
cas, c'est une affirmation communautaire, même
dans la circonstance d'une marche au supplice. Ce
sont les animaux en fuite, dans Les Habitants,
ce sont les compatriotes dans Nous, saisis
dans leur quotidien tranquille, quelquefois cocasse,
où dans le flux massif de la déportation.
Ce sont encore les défilés glorieux
de Notre Siècle, ou la transhumance
des Saisons.
Bien sûr, la procession témoigne d'une
ferveur religieuse, mais du religieux ici, elle ne
possède que le rite, le principe d'un mouvement
aux geste répétés, traditionnels
et enracinés qui, en un sens, se substitue
à l'action, singulière, définitive,
brutale et militante qui caractérise le cinéma
occidental. La procession est un mode sublimé
de l'errance, une forme ritualisée dans l'ordonnance
collective du nomadisme. Elle unit, sous le principe
d'une solidarité non préméditée,
des êtres soucieux de ne pas s'approprier le
monde, par des gest es définitifs (le coup
de feu comme signe de l'action dans le cinéma
hollywoodien fondateur : westerns et films noirs.),
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mais d'en adopter le flux, de retrouver ou d'éprouver à nouveau le lien fondateur entre l'espace, à parcourir, et le temps nécessaire à ce parcours. La procession est à ce titre une lecture du monde, elle est le temps à prendre pour découvrir et interpréter les signes, pour déchiffrer le Texte (de l'Histoire, des mythes, des traditions, des mours.). Nulle dissociation possible entre les corps et les milieux ; au contraire de l'action où se manifeste, tantôt la suprématie des corps sur les milieux, tantôt l'inverse, avec une prédominance de la résolution dans le conflit. Dans le cinéma de Pelechian, on pense différemment : c'est une histoire que nous propose le cinéaste, l'histoire d'un peuple qui, peut-être nomade, comme grand nombre de peuples du Caucase, occupe l'espace, dans toutes ses dimensions, occupe le temps, mais ne les possèdent pas ! Est-il d'ailleurs bien raisonnable de posséder un territoire ? Ni la Russie, ni l'Empire Ottoman ne s'y trompent : si peu de revendication ne peut que constituer un blanc seing aux invasions, à la colonisation, à l'appropriation des territoires ; souvenons-nous : c'est l'argument de tous les colonialismes.
De cette relation contemplative aux
espaces naît alors une menace, celle de l'agression,
par ceux qui vous reproche la friche, le chaos, les
réticences au progrès. La procession,
alors, s'accélère. Et sans cesser d'être
un flux, se transforme en cette chose rare, qui ressemble
à la fuite, mais à laquelle, l'aspiration
à un renouveau confère toute sa préciosité
et sa densité dans l'élaboration d'une
culture et dans l'émancipation permanente ;
cette chose, nous l'appellerons la Fugue :
la transhumance mène à l'ordre nouveau,
celui des pâturages et des beaux jours ;
et les fugues de Nous se résolvent,
momentanément, dans le rapprochement des corps
(les embrassades), la découverte d'une intimité
sublime qui relève d'une puissante ode au vivant.
La fugue musicale y est évidemment lisible
en filigrane : ces mouvements vers l'avant, faits
d'accélérations, d'inversions, de superpositions
de voix multiples, dont nous reparlerons, ne manquent
pas de projeter l'ouvre entière vers l'idéal
d'une résolution, toujours provisoire, souvent
inachevée.
Pierre Arbus
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