Le cinéma d’Artavazd Pelechian, ou la Geste des fugues immémoriales
Par Pierre Arbus, Professeur agrégé ESAV, UTM France


III. La Geste prophétique
3. La fabrique de mythe

De fait, le cinéma de Pelechian instaure un rapport à l'histoire qui dépasse très largement la seule représentation, fût-elle symbolique ou métaphorique. L'œuvre invite à une approche synthétique du mythe historique en excluant assez explicitement toute posture didactique, toute logique discursive dans l'évocation de certains faits historiquement référencés. De la Genèse aux grandes migrations, aux invasions barbares, aux génocides, à la quête d'une position légitime pour les civilisations, dans le Cosmos, c'est le mythe à l'œuvre dans la fondation et l'évolution des microcosmes imbriqués, mis en abyme, du Monde jusqu'au village d'Arménie.

Il s'agit de respecter les fragments convoqués dans leur plus grande plurivocité, c'est-à-dire, en somme, dans ce qui fait toute l'intensité poétique de l'image et du son : répétition, hyperbole, métaphore, personnification, exemplarité… sont les procédés du mythe. Les soi- disantes ruptures (les noirs fréquents) en constituent les paliers, les âges de l'histoire, pourrait-on dire encore. Pelechian fait une œuvre d'un inconscient collectif qui renvoie à une pluralité d'origines : initialement, celle du peuple arménien, et par extension, celle de l'homme occidental, celle de toute l'humanité.

L'œuvre devient alors fabrique de mythes. Dans la volonté de s'exclure de tout discours moraliste ou moralisateur (dont le moins que l'on puisse dire ici est qu'il ne serait pas totalement illégitime !), advient en lieu et place un sursaut salutaire et empreint d'une dignité exemplaire : l'homme, on l'a vu, se fait passager des espaces, expérimente toutes les forces, particulièrement les plus contraires. Le mythe emporte les destinées bien au-delà des faits les plus tragiques de l'Histoire, et tous surnagent, finalement, sans jamais lâcher prise, tous s'engagent dans des entreprises qui les dépassent, mais qui restent nécessaires à un moment donné du cycle des progrès.

La plupart des images sont ainsi dépossédées de leur statut naturaliste (puisqu'il n'y a, ni manichéisme, ni question d'échec ou de réussite), pour acquérir un statut onirique : les faucheurs des Saisons, les glissades, ou encore, l'exode des animaux dans Les Habitants… Et de cette pluralité de fragments à la présence onirique naissent alors tous les possibles.

Pierre Arbus
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