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Le
cinéma d'Artavazd Pelechian,
ou la Geste des fugues immémoriales
Par Pierre Arbus, Professeur agrégé
ESAV, UTM France

Introduction
La découverte d’Artavazd Pelechian en France dans les années 80 ne relève en rien de l’inattendu. Le petit nombre d’initiés qui a organisé cette reconnaissance répond en écho à la relation privilégiée entre la France et l’Arménie, patrie et identité du cinéaste. Terre déchirée, abîmée dans l’étau des impérialismes russe et ottoman, qui détient le triste privilège d’inaugurer en 1915 la saison des génocides : littéralement, le bouc émissaire arménien aura nourri de chair à canon les guerres entre le régime tsariste et l’Empire Ottoman auquel auront été associés, pour l’occasion, quelques minorités du Caucase ou de l’Anatolie : Kurdes, Turkmène, Azéris…
Il faut parler des génocides ! Et n’en oublier aucun. Et sûrement pas le premier d’une telle ampleur (près de 2 millions de morts), celui qui servit de modèle, voire, de caution à l’idéologie de sombre mémoire, qui essaime dans le siècle. Sans parler de ces guerres meurtrières, dites encore « grandes guerres », aux allures de génocide de classe, que les déterminismes politiques ont toujours eu à cœur de légitimer : la Patrie autorise que l’on vive et se réclame d’elle, si l’on est prêt à évincer du débat la remise en cause des sacrifices qu’elle exige : sacrifices indissociables de cette part de jouissance esthétique qu’il y a au spectacle ou au récit des massacres de masse… Céline ou la fascination épique de l’hyperbole contenue dans l’antisémitisme des années 30 et 40. Et soi-même, peut-être, spectateur innocent de ces effets de masses que propose le cinéma de Pelechian, et qui nous emportent, dans un élan de plaisir, d’enthousiasme, qu’un peu de mémoire devrait pourtant nous inciter à retenir, ou à moraliser… Car précisément, il a fallu un siècle pour aboutir à une reconnaissance officielle du génocide arménien, une loi votée en France en 2001. D’ailleurs, la France avait déjà accueilli, dans les années 20, une vague de 60 000 immigrés arméniens, et fut la première à installer une ambassade à Erevan, dans les années 90, après l’indépendance.
Pelechian est Arménien, c’est cette histoire qui marque son identité, son appartenance à une mythologie collective et, peut-être aussi, sa relation à la France. Et c’est aussi cette mémoire absente, cette trace un peu honteuse d’un peuple martyr, souvent vassalisé, qu’aucun procès, qu’aucun aveu ni soutien officiel n’est venu soulager du poids de la culpabilité et du mépris de soi qu’engendrent, pour les victimes, les crimes génocidaires, c’est bien cet oubli qui fait du cinéma de Pelechian une œuvre étonnée, intriguée, vibrante de son incertitude, et pourtant émerveillée des grandes brèches, certes toujours un peu paradoxales, qu’elle dispose dans sa lecture du monde.
Car c’est d’un regard qu’il s’agit ici bien plus que d’une pensée du monde. Le poète ne pense pas, il fait mieux, beaucoup mieux : il invente et réinvente les modes et les motifs d’une espérance, à la recherche de la matrice légitime, des désirs, des initiatives et des cheminements mythiques qui l’on fait naître. Cette forme poétique, inattendue dans les parti pris du cinéma occidental, n’est pas rare dans les œuvres des cinéastes formés au VGIK : Tarkovski, Sokourov, Paradjanov, Loznitsa. Cinéma artistique, pour reprendre l’expression consacrée en Russie lorsqu’il s’agit de cinéma de fiction… Le cinéma de Pelechian n’a pour autant et singulièrement aucune visée didactique dissociée, ni aucune aspiration à l’efficacité narrative ou documentaire. Il porte, en sa très grande intensité, tous les doutes, tous les tâtonnements d’une parole qui, d’un murmure, fait soudain monter l’écoute, et se taire toutes les voix antérieures.
Le macrocosme Pelechian est rempli de ces figures autonomes qui débordent le sens attendu des représentations, jusque dans la structure même des œuvres. Mais de l’incertitude, surgit une réitération incessante de l’aveu, à travers le théorème : Pelechian théorise son œuvre à travers le montage, dans la lignée des inventeurs du cinéma soviétique, fondateurs du VGIK. Il semble cependant que l’œuvre du cinéaste s’avère, dans sa très grande force, à l’extérieur, ou dans les marges de ce cercle de contraintes, de cet enfermement dans une sphère de l’aveu, de la culpabilité esthétique… Mais si l’on a parlé de trace, c’est d’une trace immémoriale que la Geste, fabriquée avec les méthodes et les outils de l’artisan, de l’inventeur ou du chercheur, se fait le relais, une geste prophétique qui, de la mémoire instable, vacillante et honteuse, fait un mythe de l’origine et du devenir, à l’échelle d’un chant lyrique où s’invite le désir.
Pierre Arbus
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